Taisho x Alice : le scandale d’une localisation

Parlons d’une histoire qui relève autant de l’incompétence que de la bêtise humaine. J’avais prévu à la base d’insérer ce texte dans mon article sur la réalité du marché des otomes games mais au vu de ce qu’il y a dire sur le sujet, je me suis dit qu’un article complet à part serait plus approprié.

Taisho x Alice est un otome game de la société Primula sorti en 2015 sur PC avant d’être édité sur PSVita l’année suivante. Et c’est d’ailleurs à cette époque qu’un éditeur américain inconnu au bataillon annonce la localisation du titre. Bien bien. Après tout, soutenons l’initiative qui a le mérite de faire découvrir un titre d’une société japonaise toute nouvelle. Vous savez à quel point je râle à mort sur Idea Factory qui pourrit le marché…

L’art de la communication sur un marché de niche

Comme je vous l’avais déjà expliqué sur mon précédent article, le marché des otomes games reste très particulier tant il demande une communication au poil. Depuis 2015 et la localisation de titres par Aksys Games ainsi que l’entrée sur le marché de MangaGamer, autant vous dire que les sociétés de localisation se disent que ça commence à sentir bon de ce côté-là et que tant qu’à faire, autant surfer sur la vague.

E2 Gaming est également une société toute nouvelle dans le paysage de la localisation. Là où Poni-Pachet s’est tourné vers l’expertise de MangaGamer pour sortir OZMAFIA!!, Primula, le développeur de Taisho x Alice a préféré donner sa chance à une société qui a tout à prouver. Pourquoi pas hein ? Sauf que très vite, E2 Gaming a rapidement perdu les pédales face aux attentes des joueuses, bien contentes de mettre la main sur un nouveau otome game et face à un marché composé de spécialistes de la localisation. Et ça a foiré.

Dès le départ, l’éditeur s’est fait tacler lorsqu’ils ont publié sur leur site les descriptifs des personnages directement plagiés de…Otome Jikan. Les mecs, ils ont peur de rien quoi. La vague de contestation s’est vite élevée à l’occasion et le vernis a commencé à craquer. La communication très disparate du titre et son annonce de sortie la veille de celle-ci sur Facebook ont suffit pour faire craindre le pire : ça sentait l’arnaque.

On a les tunes, on se barre avant que ça chauffe…

Le jeu de l’autruche façon E2 Gaming

Voyons le bon côté des choses, Taisho x Alice est un vrai cas d’école. En plus d’une localisation désastreuse rappelant les pires heures des fan-trad de VN dans des temps anciens et reculés, E2 Gaming a utilisé une technique aussi stupide que garante de critiques : le jeu de l’autruche. Si vous cherchez des informations sur eux, vous verrez que leur page Facebook a été fermée et qu’il ne reste que le site pour acheter le jeu. Mais surtout, lorsque leur page Facebook était encore active, les gérants n’hésitaient pas à supprimer tout commentaire négatif alors que ces derniers se sont multipliés lors de la sortie du jeu en mai 2017

Capture prise sur le site https://figurativelyspeaking.me/2017/05/10/taisho-x-alice-vol-1-now-available/

Fun fact : les IP en provenance du Japon étaient bannies du site et de la page Facebook, comme si E2 Gaming voulait cacher quelque chose…en l’état oui, ils voulaient éviter de se faire mal voir au Japon et auprès de Primula…qui fut averti en même temps que tout le monde de la sortie du jeu en mai 2017. Quel travail de coopération n’est-ce pas ?

Une localisation désastreuse

On le sait, le passage de la VO à une VA ou VF est toujours synonyme de polémiques pour les puristes. Cependant, tout le monde n’est pas bilingue franco-japonais et je fais partie de ceux qui considèrent qu’il faut soutenir le marché de la localisation pour ainsi donner une visibilité à une initiative fort louable plutôt que d’acheter des jeux full jap dont l’achat n’a aucune incidence. Mais il y a quand même un minimum de décence quand on se décide à acquérir la licence d’un jeu video – tel qu’il soit – et le localiser. Mais pas pour E2 Gaming. Et du coup, voyons ce qu’il ne faut absolument pas faire.

Déjà, les menus du jeu ne sont pas traduits (ah ben oui ça sert à rien) et la traduction est disponible via un petit PDF à télécharger sur leur site. Ca commence bien. Et la traduction du jeu ? Ben comment dire…

capture prise chez https://figurativelyspeaking.me/2017/05/10/taisho-x-alice-vol-1-now-available/

Je suis pas une spécialiste mais quand je vous disais qu’on était pas loin de revenir dans les heures les plus noires de la traduction…Mais pire encore, là où la localisation se révèle être une catastrophe, le jeu s’enfonce dans les bas fonds du système : le jeu est doublé…en anglais. Mais pas en japonais alors qu’à l’origine il l’est bien intégralement. Et vous vous dites « ben c’est pas grave, il y a le dual audio au pire ». Le QUOI ? Visiblement, E2 Gaming n’a pas eu l’autorisation des droits d’exploitation des voix japonaises. Quecessa ? Ben quand je vous disais dans mon autre article qu’il n’y a pas que le coût de la traduction dans une localisation…

En effet, derrière une licence se cache des droits d’utilisation des musiques par exemple, parce que il faut bien rétribuer les artistes qui appartiennent tous à une maison de disque bien précise. Pour les voix c’est pareil. Enfin disons que c’est la même chose que de faire venir des acteurs dans une production cinématographique. Si vous voulez une star, faut payer (et cher). Pour les seiyuu c’est la même chose…d’autant plus que des droits d’exploitation supplémentaires sont demandés lors d’une sortie internationale. Voilà pourquoi c’est parfois galère pour certaines sociétés de localisation car les droits d’exploitation ne sont pas toujours pourvus pour le reste du monde.

Itinéraire d’une catastrophe et retombées médiatiques

Les joueuses d’otomes games n’ont pas attendu pour massacrer E2 Gaming, aussi bien sur leur communication pourrie que sur le jeu à sa sortie. Que ce soit sur Facebook, Twitter ou Tumblr, les mises en garde sont nombreuses, d’autant plus que les problèmes ne s’arrêtent pas là. Ceux qui ont eu le malheur de dépenser 30$ dans le jeu ont du flipper leur race quand ils ont découvert que la plateforme de paiement n’était pas sécurisé du tout. On est en 2017, déjà que tu te sens pas trop bien de commander sur des sites japonais un peu chelou (genre Rakuten qui bascule en japonais pour un rien) ou sur des plateformes qui vendent des trucs un peu space (MangaGamer par exemple, qui fourni par ailleurs un service d’excellente qualité), alors sur un site NON sécurisé et avec le risque de se faire véroler…Fun fact : PayPal a même refusé chez certains le paiement, considérant le site comme une tentative d’escroquerie. Si c’est pas révélateur du truc…

Mais surtout, j’ai oublié de vous parler d’un truc beaucoup plus pervers dont j’avais occulté l’importance. Taisho x Alice est un jeu vendu en 3 parties + un épilogue. Et vous vous dites « eh alors ? ». Tenez vous bien : pour 30$, c’est seulement l’EPISODE 1 que vous payez. Et c’est pareil au Japon où chaque épisode fut vendu pour la modique somme de 3000 yens (environ 23 euros). Ce qui fait un totale de 12 000 yens. A ce prix, le jeu a intérêt d’être un chef d’oeuvre. Il faut savoir que E2 Gaming avait annonce à la base que le jeu sortirait intégralement fin 2016 ainsi que sur…Steam.

Oui parce que ce qui me rassurait à la base sur le jeu c’était la sortie sur la plateforme de Valve. Sauf qu’on a vu pointer aucune campagne Steam Greenlight pour que le jeu sorte ensuite sur Steam. E2 Gaming s’est peut-être trouvé trop présomptueux (ou optimiste) en croyant que le jeu serait accepté de suite sur la plateforme alors que l’éditeur est tout nouveau sur le marché…

Les CG sont magnifiques…quel gâchis.

Un échec qui donne envie de pleurer

La bonne blague dans l’histoire c’est que Primula semble avoir supprimé tout lien direct avec E2 Gaming sur leur site officiel. Il faut dire, avec toute la publicité sur les réseaux sociaux, la crédibilité de l’éditeur américain en a pris un sacré coup. Et autant vous dire que ce genre d’histoire pourrait vraiment coûter cher pour les initiatives de localisation d’otomes games. Je veux dire, comment motiver les sociétés japonaises à localiser leurs titres quand tu vois que l’un des éditeurs sur le marché fait du gros caca avec une licence.

D’ailleurs, ma plus grosse crainte à l’heure actuelle est que d’autres sociétés d’escrocs se lancent dans ce genre d’affaires pour truander des sociétés naïves et des joueurs prêt à soutenir ces initiatives. Oui, je vous le dit, il y a là un vivier d’arnaques prêtes à faire des dégâts considérables. Sur un marché en pleine expansion, les sociétés japonaises n’ont pas forcément connaissance du marché de la localisation de titres et ce genre d’histoires pourraient malheureusement se répéter.

Et pour dire à quel point le jeu pue vraiment, c’est qu’en dehors du site officielle qui ressemble à une énorme tentative d’escroquerie, le jeu n’est disponible nul part à la vente. Et qu’on me dise pas que c’est parce que Steam n’en aurait pas voulu. Quand je vois les portages PC de jeux smartphones pourris de D3 Publisher vendus à 30€, les conneries sont aussi présentes sur la plateforme. De toute façon, E2 Gaming a finit son travail d’escrocs : la page Facebook a été supprimé, le site continue de vendre le jeu mais ils ont supprimé toute communication.

Pendant ce temps-là, la communauté des fans d’otome games ne rêve que d’une chose : leur péter la tronche . Et je rigole pas, sur Tumblr c’est l’enfer.

Sortez-moi de làààà

And finally…

Que dire d’autres ? Que rarement j’ai vu un tel massacre de licence. En fait, je peux dire merci à E2 Gaming pour une chose : avoir mis en lumière la gestation de la localisation d’un titre et toutes les difficultés, aussi bien financières que techniques qui se cachent derrière ces projets. Mais bon, derrière cette histoire se cache aussi beaucoup de mensonges et de promesses pour hyper la sortie du jeu. D’abord, le fait que le jeu aurait du avoir un dual audio japonais/anglais (pourquoi pas ? c’est original) pour finalement offrir une seule possibilité : les voix anglaises. Et un doublage d’une nullité affligeante rappelant une fois encore des heures noires…

A ce niveau, ils auraient mieux dû se concentrer sur la localisation pure, quitte à proposer un jeu non-doublé, ce qui n’est pas une tare, ça se fait encore (Type-Moon d’ailleurs est contre le doublage !) et ça aurait éviter d’avoir un doublage anglais de piètre qualité. Enfin le dernier point qui me parait essentiel : un vrai suivi de qualité de vente, notamment sur la vente online. Leur absence sur une plateforme comme Steam et leur système de paiement non sécurisé ajoutent suffisamment de discrédit autour d’une société qui ressemble à une grosse arnaque.

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